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Vécus...


Trente années passées à faire l'âne pour avoir du son

Cathédrale de Strasbourg

Le grand orgue Alfred Kern de la Cathédrale de Strasbourg venait d’être inauguré quelque temps auparavant et en 1982, son titulaire d’alors Claude Schnitzler m’a chargé de réaliser son disque consacré à Johann Sebastian Bach. Le premier après la reconstruction de ce qui fut un Silbermann disparu.

Lors du repérage qui précède d’une façon indispensable tout enregistrement de ce genre, le maître Alfred Kern m’a fait visiter l’orgue. Celui-ci dispose d’une particularité, il est fixé en " nid d’hirondelle " sur la paroi latérale de la nef, au niveau du triforium qui parcourt les deux flans de l’édifice à quelque vingt mètres du sol. Ceci au dernier tiers vers la rosace. Cet instrument est donc construit en hauteur, puisque d’aucune manière on ne disposerait de place en profondeur, vu le mur. Donc il est instruit en étages pour atteindre les rangs de tuyaux, il faut s’avérer gallinacé et admettre les échelles à poules. Le quasi septuagénaire d’alors précédait sur les échelons le quasi-quadragénaire que j’étais et la vue des talons du fabuleux organier qui me précédait, s’estompait plus vite que mon souffle, jusqu’à disparaître, laissant le jeunot songeur quant à la forme physique de son célèbre guide. Dure est la réalité du buveur de bière.

Plus épique encore sera la mise en place microphonique en face de l’instrument, dans le triforium opposé qui mesurait un petit mètre de large, agrémenté de piliers : quelques maigres métalliques pour un gros en grès, etc. Pas de rambarde, pour le vol plané avec arrivée sur les prie-Dieu, il suffisait d’avancer trop. Et pour tout arranger l’éclairage de la fameuse chaire en face et en contrebas, une superbe " gamelle*" barrait le passage après un gros pilier. La seule façon consistait à l’enjamber, ce que je fis avec enthousiasme. Malheureusement mon entrejambe, et compte tenu de l’équipement masculin, était bien insuffisant, mes jambes trop courtes de " grand nabot " ne touchaient plus le sol et je venais donc à vingt mètres de hauteur d’inventer l’hippisme d’éclairagiste malgré lui. Bon, je rassure, j’ai su descendre de ma monture et me suis promis de n’y point remonter donc seule manière, enlacer le gros pilier et passer le dos à l’extérieur avec le parterre d’agenouilleuses contemplant mes fesses le temps d’arriver à nouveau sur le plancher des gamelles. À y penser je frissonne des aloyaux.

" Gamelle* " : projecteur…Gros…Très gros !

Lors d’une fin de séance, Claude Schnitzler descendu dans la nef m’avise sur mon triforium alors que je cueille mes beaux fruits si chers à mon cœur et à ma trésorerie. Il s’installe sur un prie-Dieu et me hèle : " t’es à genoux là-haut ? ". Dame, la perspective pouvait le lui faire croire, mais je lui répondis que j’étais aussi debout que mes tripes me le permettaient. Il prit alors la charitable décision de rester pour le cas où…
J’en suis toujours à me demander, au casou, s’il comptait me rattraper dans ses bras généreux et puissants capables de produire du beau Bach et un tas d’autres choses aussi, ou alors il n’aurait pas voulu manquer le spectacle. En tout cas je ne vois pas comment il aurait pu m’aider autrement qu’en s’agenouillant sur le prie-Dieu pour entamer mon Requiem en attendant le Samu ou / et les pompes funèbres.

Nous avions réalisé une séance technique pour évaluer l’image microphonique et la clarté des registrations. Il faut préciser que la disposition de cet instrument est particulière, hormis une acoustique aussi généreuse que mille halls de gare, le recul est négligeable, la largeur de la nef est d’importance, mais ne remplace pas la distance offerte par une nef dont l’instrument occupe le haut du portail. Là, placé sur le côté, non seulement on est privé de recul, mais derrière les micros, le mur. Aucune perspective sonore et en face, l’orgue se trouve plus près de la rosace en fond de nef, que du chœur. En fait l’image stéréophonique est également faussée par une acoustique longue à droite, vers le chœur, et courte, houleuse, à gauche, vers le vestibule de la rosace. Facile, la disposition électroacoustique, non ?

Claude a soigné sa registration, pour une audition de grande messe pontificale avec la cathédrale pleine, ce qui eut pour résultat de servir une prise houleuse, magmatesque et aussi lisible que les trouvailles de Champollion. Funérailles, c’était mal parti, je nous revois à l’écoute, abasourdis, incrédules, cherchant à régler la finesse de nos esgourdes. Le premier à se remettre fut Claude, qui se tournant vers moi éclata de rire et me dit : " tu balises hein, Baum ? T’en fais pas tu verras, demain ".
Et le lendemain j’ai vu, ou plutôt entendu, car ce diable de musicien avait revu toute sa registration et dès la première prise, la lisibilité était acquise au point de me faire interpeller ultérieurement par moult mélomanes qui connaissant le lieu se demandaient comment j’avais fait pour obtenir une telle précision. J’ai systématiquement répondu que l’organiste ayant un choix subtil en jeux et manières assure 50 % de la qualité de la prise de son.

De plus Claude Schnitzler est de ces musiciens qui se " plantent " rarement, une grande maîtrise de l’instrument et de la littérature, une préparation sans faille, il vous traverse un prélude et une fugue de quinze minutes sans erreur et, arrivé au bout, reprend entièrement l’ensemble trois à quatre fois. Parvenu à la dernière version, il confie : " je n’ai plus rien à dire ". Le montage musical pourra atteindre des sommets d’efficacité car basé non sur la recherche du zéro faute, mais sur le panachage d’éléments de versions qui recèlent la plus belle interprétation.

Robert Baum


Les bonnes critiques de nos disques d’orgue.

Les Derniers Préludes et Fugues de Johann Sebastian Bach
Orgue Felsberg de la Collégiale Saint Martin de Colmar
1985. Tricentenaire Bach.


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Martin Gester à l’orgue Felsberg de la collégiale Saint Martin de Colmar. Pamina SPM 1456 370 CD

Revue Répertoire, Avril 2001

Quelle merveilleuse idée de rééditer cet ensemble de grands préludes et fugues : on finirait par oublier qu’avant d’être le chef audacieux du Parlement de Musique, Martin Gester fut et demeure un organiste à la technique éblouissante et à la musicalité passionnante.
Ce disque semble avoir été son premier enregistrement. On reste ébloui par tant de maturité et de sureté dans la conception de ces grandes pages qui, à l’exception du Prélude et fugue BWV 547, appartiennent à cette théatralité si chère à Bach, avec ses affects liés à l’affliction, la douleur et l’émotion la plus universelle. Proches d’ouvertures de cantates (BWV 546), de concertos italiens (BWV 548) ou d’ouvertures à la française “détournées”, ces oeuvres monumentales sont souvent victimes de leur réputation intimidante et d’une tradition d’interprétation...massive.
Martin Gester préfère imprimer un souffle dramatique puissant dans un tempo à la fois directif et impérieux, dont l’articulation du détail donne le sens orchestral. C’est diablement bien vu dans le Prélude en si mineur, la Toccata en mi mineur ou l’Ouverture à la française pour clavecin, mais aussi dans le Prélude en do mineur opposant statisme vertical et arcs mélodiques lumineux et inespérés, ou le Prélude en mi, ici accompagné d’une fugue exceptionnellement éloquente et expressive. L’articulation du Prélude en Ut Majeur BWV 547 est particulièrement intelligente et souple. Elle donne une énergie et une élégance rare au thème si souvent assimilé à une gigue modérée ou à un Ländler d’un goût...particulier. La fugue contient quelques scories, mais est impressionnante de force et de clarté tranquilles.
Un disque très remarquable dans un programme idéal malheureusement bien trop court...

Philippe Ramin

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Les bonnes critiques de nos disques d’orgue.

Claude Schnitzler à l’orgue Silbermann d’Ebersmunster. Pamina SPM 0523 374 CD

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Revue DIAPASON, Juillet 2002

YYYYY : cinq diapasons

Retrouvé avec grand plaisir lors de la reprise de l’unique CD consacré à André Raison (Silbermann de Marmoutier, Pamina) Claude Schnitzler, “délaissant” ses activités de chef d’orchestre, nous revient avec une nouveauté en forme d’évènement : on redécouvre, après restauration, l’admirable et célèbre André Silbermann d’Ebersmunster (29/III+Péd.), aussi chatoyant et lumineux que l’église qui l’abrite. La vie émanant de cette gravure est proprement renversante - avec comme corrolaire une inégalité expressive relativement peu marquée et un souci de la rhétorique sans doute moins essentiel que dans nombre d’autres versions. Ici, la musique fuse et sonne pour le plus grand bonheur des sens, emportant tout sur son passage. L’impact est saisissant, à l’instar de la faconde instrumentale, cependant que cette redécouverte rétablit l’équilibre entre les Silbermann de Saxe (largement favorisés par le disque ces dernières années) et ceux d’Alsace.
A noter qu’une fois encore le nom de Gaston Kern (qui a restauré l’orgue) se fait synonyme de superbe réussite. Une merveille.

Michel Roubinet

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Les bonnes critiques de nos disques d’orgue.

Sylvain Ciaravolo à l’orgue Ahrend de Mahlberg. Pamina SPM 1664 372 CD
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Revue DIAPASON, Juin 2002

YYYYY : cinq diapasons

Lumineuse démonstration : ce n’est pas dans le nombre des jeux que réside la grandeur d’un orgue. Du moins si l’on sait s’en tenir à une esthétique précisément établie, même restituée en toute liberté, ici un baroque allemand chambriste et polyvalent, Jürgen Ahrend ayant logé les seize jeux de ce superbe deux claviers dans un buffet doré inspiré de Silbermann. Chaque registre est à portée d’oreille, l’interprète s’en trouvant particulièrement exposé. Sylvain Ciaravolo en profite pour brosser un portrait de Bach alliant fraîcheuret acuité, d’une belle vivacité mais sobrement registré, jouant du rapport dynamique des deux claviers, sans réelle hiérarchie, pour parler d’égal à égal, l’un principalisant, l’autre en flûtes et bourdons avec Sesquialtera et Dulcian. De la chatoyante virtuosité de la gigue couronnant une Pastorale radieuse au chant pur du Schmücke dich, o liebe Seele, d’une véhémente Pièce d’orgue (le Gravement sur trompette de pédale en impose !) au flamboyant Ut Majeur BWV 545 (entrecoupé du Largo de la Sonate en trio n°5) en passant par un choix de chorals et deux trios d’une poésie franche, un récital séduisant et singulier, instrumentalement éloigné des monuments baroques si prisé mais nullement dépourvu de grandeur.

Michel Roubinet